CHAPITRE IV
Le matin qu’ils vinrent chercher la vieille Élina, les croque-morts négligèrent de tendre au-dessus de notre porte ces draperies noires qui tiennent lieu de faire-part aux étrangers et aux moineaux. La maison ne prenait pas le deuil. Nous n’aurions jamais été avertis des obsèques si l’on n’était venu nous prier d’autoriser le passage à travers notre appartement du léger cercueil, trop volumineux pour les virages étroits de l’escalier de service. A l’époque, le moindre coup de sonnette nous affolait. Nous avions, comme j’ai dit, l’impression de vivre en cachette de nos parents. Nous les soupçonnions de nous déléguer des espions sous des déguisements variés. Celui des P. T. T. revenait très souvent. Ce jour-là, quelques amis avaient passé la nuit à la maison. Nous les enfournâmes tout nus dans des placards avant d’aller ouvrir.
L’homme qui se tenait sur le seuil avait l’air de connaître son métier. Il dit, en désignant ses camarades :
— Ils ne peuvent quand même pas la mettre à la verticale.
Depuis les Égyptiens ça ne se fait plus. Les morts ne s’en relèvent pas.
Dégrafés comme des déménageurs, ils tirèrent donc la caisse de bois blanc entre le buffet et l’évier. Pendant un instant, elle ne fut plus qu’un meuble de cuisine parmi les autres, ils auraient pu la laisser là. Mais ils s’engagèrent dans le couloir, admirèrent les peintures dont la pâte profonde les impressionna et prirent par le grand escalier, non sans se regarder dans la glace.
C’est environ deux étages plus bas qu’ils croisèrent le prince d’Arunsberg. Celui-ci qui montait à pied par méfiance souleva son chapeau sur le passage du corps et leva les yeux vers nous, qui suivions le cortège du haut de notre palier. Rassuré par le négligé de notre accoutrement, il estima que le malheur ne devait pas nous toucher de trop près et continua de grimper.
— Suis-je devant l’appartement de M. Sacha de Novilis ? demanda-t-il. Sa lourde pelisse bouchait l’entrée.
J’acquiesçai tandis que Sophie s’enfuyait sur ses savates.
— Et vous êtes monsieur Sébastien Perrin ?
Je m’inclinai derechef, le visage en flamme, le plexus crispé, suffoquant de souvenirs, de joie, de contrariété.
— Je suis le prince d’Arunsberg, dit-il, et j’ai un billet pour vous de la part de votre beau-père.
Fermant des portes, en ouvrant d’autres, je l’aiguillai jusqu’au salon où je fis toute la lumière. M’avait-il reconnu ? Je revoyais le crépuscule d’orage sur lequel sa haute silhouette m’était apparue, l’étincellement de ses yeux gris ; j’entendais encore gronder l’intendant, comme le tonnerre souligne l’éclair. A nos pieds, ce cheval que j’avais fait tomber et que j’avais tenté ingénument de relever en le saisissant à pleins bras…
— -Il semble que vous m’ayez déjà été présenté, dit cet homme au visage flétri par le voyage et l’insomnie. Est-ce à Baden, au Cercle de France ?
— Monseigneur, j’étais à Traufstein sous les ordres de Bauër.
Je prononçai cette dernière phrase comme j’eusse dit : « Sire, j’étais à Wagram sous les ordres de Berthier. » C’était ma guerre, après tout !
Traufstein était un des domaines du prince d’Arunsberg et Bauër son homme de confiance.
— Prisonnier ? demanda-t-il.
— Non, garçon d’étable.
Il s’étonna poliment et me remit le message de mon beau-père :
« Mon cher Sébastien. – Encore une Altesse royale. Celle-ci n’est pas de toute première grandeur, mais elle est admirablement alliée. Je l’ai rencontrée dans le Taunus et nous avons aussitôt sympathisé sur la foi d’amitiés communes. Sans grever trop largement votre capital, ni votre temps, je compte que vous lui faciliterez le séjour qu’elle doit faire à Paris. J’en ignore la durée et ne puis vous en révéler l’objet qui est de taille et ressortit au secret d’État. Ne m’en veuillez pas, je demande à l’historien de le céder au gendre. Montrez à Son Altesse nos modestes bibelots, faites-les valoir par le contexte d’un jeune foyer français, clair, aisé, ordonné surtout. Épargnez à notre visiteur la rencontre de ces amis charmants qui embellissent votre existence à deux, mais l’entretiennent dans un climat de Bohême, dont le cristal retentirait fâcheusement aux oreilles du prince qui sont de Hesse-Nassau. Mais j’y songe ! Cet Arunsberg n’est-il pas celui où vous vous êtes trouvé dans les semaines qui ont précédé votre libération ? Je sais suffisamment le prix que vous attachez à la mémoire de votre adolescence pour espérer que vous me saurez gré de vous en restituer ici une parcelle.
« Vous me manquez beaucoup, ainsi que ma petite Sophie tant aimée. La Jungfrau, où nous nous trouverons quand vous recevrez ce mot, est imparfaitement dégagée. Je présume que cela retardera un peu mes observations et le saut que nous envisageons de faire, Dorothée et moi, pour vous embrasser. Bien chaleureusement à vous. – Sach. de Nov. »
— Votre beau-père est un homme charmant, dit le prince, comme s’il venait de lire dans mes pensées. Il possède un goût très sûr, il est d’une intelligence exceptionnelle et il a une très belle barbe.
Dans l’ordre inverse, c’était, en effet, ce qui frappait chez Sacha. J’acceptai le compliment dans son ensemble.
— Il la taille comme notre cousin George V, poursuivit le prince, pour lui tout seul.
Du côté du vestibule et des chambres d’amis – les bien nommées – je percevais des galopades, un tumulte de joyeusetés indistinctes, des fous rires. Je remontrai à mon hôte qu’il fallait que j’allasse m’habiller beau pour mieux le recevoir et, comme il nous restait un fond de lait, je m’offris à lui servir un très petit déjeuner.
— Allez, dit-il, ne vous dérangez donc pas, je m’accommoderai de la femme de chambre que j’ai aperçue en arrivant. Faites ce que vous avez à faire.
J’avalais ma salive, car j’entendais les hauts talons de Sophie se rapprocher dans le corridor. La porte s’ouvrit.
— Monseigneur, fit-elle, en pouffant.
Le prince se dressa comme un ressort, puis se cassa en deux sur la main de Sophie, pimpante, parfumée, méconnaissable.
— Permettez-moi de vous présenter ma femme, la fille de M. de Novilis, dis-je. Puis, plus bas, à l’adresse de Sophie : « Il t’a prise pour la bonne. »
— Le vieux salaud, murmura-t-elle, tout en tirant des fauteuils.
— Je vous dérange beaucoup, dit le prince. C’est que…
— Pas du tout, protestai-je. Mais la bonne, chérie, où est passée la bonne ? C’est incroyable !
— La bonne, dit Sophie, ne plaisante pas, tu sais bien qu’elle est morte. Vous l’avez croisée en montant, Monseigneur, une personne de dévouement comme on n’en trouve pas en dehors des familles. Elle était chez nous depuis vingt-cinq ans. J’ai également une petite souillon, mais ça n’est pas la même chose. Il faut sans cesse être derrière elle. Et, maintenant, la voilà encore descendue.
Je dus convenir à part moi que c’était assez bien venu, et que ce train de maison – ce train fantôme – donnait à notre jeune foyer aisé une tournure qui eût enchanté mon beau-père.
— Moi aussi, dit le prince sombrement, à Arunsberg j’ai eu souvent déjà la douleur d’accompagner mes vieux serviteurs jusqu’à leur dernière demeure… Ach ! sursauta-t-il, je vous importune doublement : je pense que vous vous apprêtiez à…
— Nous étions sur le point de partir, dit Sophie, qui voyait une occasion de s’en débarrasser, mais cela n’a aucune importance.
— -C’est le devoir des maîtres, dit le prince. Et comme je… comme j’ai… Enfin, si vous le permettez, je viendrai avec vous.
L’avenue était beaucoup trop large pour le vilain fourgon sans chiffre et sans ornement qui se traînait à quelques mètres devant nous. J’eus tôt fait de le rejoindre et, grimpant sur le marchepied, je frappai au carreau. Cette apparition ne laissa pas de surprendre la veuve, assise à côté du chauffeur ; elle escamota son sac sous la banquette. Moi-même, je reçus un choc, car elle portait une coiffure de perles tressées mauves, comme si elle se fût mis sur la tête la couronne qu’elle destinait à Élina. Plus sage, l’employé des pompes funèbres cala son moteur et me demanda ce que je désirais.
— Je voudrais connaître votre itinéraire, répondis-je, et savoir, madame, s’il y a une cérémonie.
J’étais touché qu’elle se trouvât toute seule pour ordonner ces piètres funérailles domestiques.
— On va à Sainte-Rita-de-Jouvance, dit le chauffeur, vous n’avez qu’à suivre.
— N’avez-vous pas l’intention d’accélérer ?
— On ne peut pas, c’est l’allure de cortège. Il nous est imposé de tourner au ralenti. Seulement, après l’église, on emballe jusqu’à la fosse, là je vous préviens.
Je retrouvai le prince qui demandait à Sophie si elle avait déjà séjourné à Karlovy Vary. Pauvre Sophie en détresse ! Je les amenai tous deux à distance décente du corbillard sur lequel nous réglâmes notre pas. Chacun s’enferma dans ses pensées.
En tête gambadait un croque-mort rubicond, strictement boutonné ; à cette heure fraîche de la matinée, il ne se croyait pas obligé de serrer de trop près le protocole et en prenait à son aise avec les petits cailloux du chemin qu’il chassait d’une bottine désinvolte. Ensuite venait le caisson bringuebalant, secoué de frémissements grotesques et d’élans retenus. Puis notre trio méditatif : Sophie et moi encadrions l’auguste vieux marcheur dont la majesté emmitouflée nous faisait paraître plus jeunes, plus dégagés. Le soleil, qui commençait à nous agacer les reins, fermait la marche.
Quand nous atteignîmes le viaduc, je me dévissai le cou pour apercevoir l’école. Sophie s’éclaircit la gorge.
— C’est ici que mon mari, commença-t-elle… Je la clouai du regard.
— Un s-Bahn, comme à Berlin, dit le prince en considérant une rame qui se lançait dans la courbe. – Deux vertes, une rouge, deux vertes, les voitures portaient, dans quel code ? un message chatoyant au ras des arbres.
Aussitôt, les artères se firent plus passantes. A l’entrée de la rue de l’Énergie, où nous suspendîmes la circulation, l’agent nous adressa le salut militaire auquel le prince répondit de bonne grâce. Un marchand à la sauvette qui vendait de l’élastique, accroupi dans le ruisseau, derrière l’écran d’un triple rang de ménagères, interrompit son négoce pour soulever sa casquette dans notre direction. Ce faisant, il se démasqua à la convoitise féroce du représentant de l’ordre. Le bruit d’une altercation monta sur nos talons. Par dignité, nous nous retînmes de tourner la tête. Déjà, le marché dont l’écume venait rouler sous les roues de la voiture s’entrouvrait devant nous ; le public, au milieu duquel nous tracions un sillon de gravité, nous avait à l’œil.
— Pourriez-vous me dire quel est ce monument ? chuchota le prince, en désignant d’un gant discret le lavoir de Plaisir-Jouvance où de robustes jeunes femmes, les manches retroussées, pénétraient en jacassant à l’envi. L’une d’entre elles, déhanchée sous le faix d’une large corbeille, prit le temps de se signer en nous apercevant.
— C’est un lavoir municipal, répondis-je, comme l’indique le drapeau de métal pendu au-dessus de la porte.
— Il est très beau, dit-il. Je n’en avais jamais vu du côté de la place Vendôme. En verrons-nous d’autres ?
— Je ne sais pas, Monseigneur, c’est la première fois que je viens jusqu’ici.
— Madame, peut-être ?
— Oh ! Non. Sophie fait laver par nos gens et nous fréquentons plutôt à l’opposé.
Rue Veule… Passage Rencard… Allées Faustin-Manière… Mes découvertes m’enchantaient. J’appréciai tout le charme de cette péripétie qui remettait entre les mains d’un prince le pouvoir de m’ouvrir les villes interdites et, qui sait ? celui de me restituer peut-être les provinces les plus chères de mon passé. Sans la présence de Sophie, je me fusse depuis longtemps hasardé à lui demander des nouvelles de sa nièce Albertina avec toute la prudence désirable. Il devait certainement ignorer notre idylle qu’il n’eût pas tolérée du temps que je balayais ses écuries. En outre, bien que les miracles eussent cessé de m’effaroucher, j’appréhendais qu’à son retour, il n’entretînt trop brutalement la jeune fille d’un garçon qu’elle devait croire mort depuis de nombreuses années. Je me contentai donc d’épuiser la tentation des banlieues qui m’agitait.
Pour en avoir aperçu une photographie dans un illustré catholique, où elle figurait l’archétype de la cathédrale néocubiste, je savais Sainte-Rita posée en bordure des boulevards extérieurs, à mi-chemin de la porte de Plaisir et de la porte de Jouvance, sur ce tronçon qui porte le nom du maréchal Peton, duc de Bordighera. Quelques-uns de mes élèves habitaient ce secteur réputé pour la coquetterie de ses immeubles modernes et je ne fus pas surpris de reconnaître le gentil Vandenbrœcke dans cet écolier, les bras ballants, qui considérait notre équipage avec une moue consternée. Ses lèvres esquissèrent un « Bonjour, m’sieur » dénué de servilité, puis il rougit jusqu’aux oreilles à la pensée que je ne prendrais plus en considération les mots d’excuses qu’il m’apporterait quand il serait absent : machinalement, j’avais regardé l’heure à l’une de ces solides pendules pneumatiques qui règlent l’activité des rues nerveuses. Je le rassurai d’un sourire, qui acheva de le persuader que j’étais plutôt un rigolo et lui ouvrit des perspectives insoupçonnées sur mon égalité d’âme devant les grandes douleurs et les loisirs que ma mansuétude lui offrait de manquer la classe. Je devais apprendre par la suite qu’il tomba de surcroît amoureux de Sophie, dont il fit à ses copains des descriptions inspirées par la lecture clandestine des traités d’éducation sexuelle. La veille, j’avais précisément interrogé Vandenbrœcke sur la mort de Teufœld. Il m’en avait donné un récit calqué sur celle de Hitler, dont les journaux produisaient quotidiennement une nouvelle version. Cette agilité d’esprit, cette faculté de transposition à laquelle j’avais cédé moi-même en inventant le personnage d’un meneur germanique, m’avaient confondu chez un enfant de cet âge. Il m’avait avoué que son père, bachelier par accident, lui faisait réciter ses leçons et les nourrissait de sa propre expérience. J’en avais conçu d’abord un effroi légitime jusqu’à ce que je me fusse rendu compte que l’homme était simplement un bavard, qui tirait prétexte d’un semblant de parchemin pour faire l’important, le soir, sous la lampe. Il n’y avait guère de danger de ce côté-là.
Depuis quelques instants, le prince, qui n’avait cessé de jouer du chapeau à l’adresse des populations, manifestait une lassitude certaine. Comme nous longions un palais qui ne sembla être une mairie, Sophie lui suggéra délicatement de prendre un taxi et de retourner à son hôtel où je ne manquerais pas d’aller le retrouver, sitôt que cette pitoyable corvée aurait pris fin. Une panique vague brouilla le regard du prince.
— Non, non, protesta-t-il. Est-ce encore loin ?
Les rues s’élargirent à nouveau en avenues plantées d’arbres. Les merceries devinrent moins secrètes, les salles des cafés moins profondes, les magazines, jaunis entre les pinces à linge des papetières, moins inactuels. Les mystères de Paris se dissipèrent sous les platanes, entre les mannequins de carton pendus aux gibets des boutiques de confection. Les gens qui circulaient autour de nous, indifférents et rapides, ne furent bientôt plus que des silhouettes de transit. En prêtant l’oreille, on eût entendu le chant débridé des autobus de Ceinture qui les avaient amenés.
— Nous y voilà, dis-je, pour le prince et pour Sophie, éblouis par la pièce montée qui s’offrait à nos yeux.
Le clocher de Sainte-Rita-de-Jouvance jaillissait à pans coupés d’un dédale de hangars bétonnés, qui figuraient d’assez loin la nef, l’abside et le transept d’un édifice ecclésiastique ; une église, si l’on veut, mais d’après le tremblement de terre, un phare au-dessus des terrains vagues pour les enfants voués au bleu de travail, un joli moment de civilisation. Une allée goudronnée, où l’imagination cherchait une pompe à essence, plongeait sous le parvis, mais des individus, sombrement habillés, nous dirigèrent vers une porte de côté, où un monte-charge plus modeste nous attendait.
La veuve, dès qu’elle eut sauté à terre, nous considéra avec méfiance et se cantonna dans une réserve morose, tout le temps qu’il fallut pour transborder la bière du corbillard dans l’ascenseur. On se serait cru dans quelque clinique, n’eussent été les draperies noires.
— Quelle est cette personne ? Dois-je me présenter ? nous souffla le prince, derrière le dos de la veuve, tandis que nous nous élevions dans d’affreux grincements.
— Une couturière, répondit Sophie, au hasard, une proche parente probablement. Laissez cela, Monseigneur.
Nous débarquâmes de plain-pied dans une petite chapelle latérale pauvrement illuminée, où un vicaire, revêtu d’un bref surplis, donnait des consignes à un bedeau torve. Celui-ci, qui se congestionnait rapidement à lorgner les jambes de Sophie, voulut nous affecter des prie-Dieu symétriques qui eussent mis en valeur le spectacle qu’il méditait de s’offrir pendant l’absoute. Un sursaut de la veuve, revendiquant entre ses dents une place d’avancée, déjoua ses plans et lui laissa croire qu’il y avait dans l’air une méchante querelle d’héritage. Nous nous trouvâmes relégués au second rang.
— Fait-on la quête, en France ? demanda le prince, avec un rien d’anxiété dans la voix.
Tourné vers le cimetière de Jouvance, le fourgon palpitait sur place. Nous pressions le prince de rentrer chez lui, mais il nous objecta qu’il désirait au moins attendre la veuve, qui s’était attardée à la sacristie. Elle apparut enfin, accompagnée du vicaire. Nous comprîmes que celui-ci lui disait : « C’est entendu pour la messe du 24, mais pour l’autre demande, je me déclare incompétent. » A ma grande surprise, là dame, loin de s’engouffrer aussitôt dans la carlingue, piqua droit sur nous. Le prince se déganta précipitamment. Je ne savais trop que faire.
— Messieurs, madame, déclara la veuve, quand elle ne fut plus qu’à trois pas, je voudrais parler au jeune homme.
Je sortis du rang, et elle m’entraîna un peu à l’écart, près d’un petit mur, où les croque-morts avaient rangé un attirail de crochets et de cordes.
— Vous habitez la maison, me dit-elle, je vous ai vu. Elle triturait d’une main déliée un collier de béryls et me fixait de ses yeux bleus, plus riches en nuances que je ne l’eusse pensé.
— Oui, madame.
— Et vous avez, je crois, un ami prêtre ; peut-être même habite-t-il chez vous ? On le rencontre dans l’escalier.
— L’abbé Vincenot ? Il n’était là qu’exceptionnellement, mais je tiens son adresse à votre disposition.
— J’aimerais le voir pour une question importante. Sonnez donc chez moi un de ces jours. Si possible, prévenez un peu à l’avance : les jeunes gens aiment bien avoir affaire à une femme élégante.
Sur quoi, elle se hissa à l’avant du fourgon, qui démarra comme me l’avait promis le conducteur des pompes funèbres. Je retrouvai le prince et Sophie dans la perplexité. Cette dernière, surtout, se rongeait de curiosité.
— Elle est beaucoup mieux que je ne croyais, lui dis-je. Elle a même de beaux yeux et m’a invité à lui rendre visite. Elle te remercie, ainsi que Monseigneur, de l’avoir assistée dans cette épreuve.
Le plus curieux était qu’au vrai, elle n’eût manifesté aucune surprise de nous trouver là. Peut-être nous prenait-elle pour des amateurs ? Il y en a.
— Je ne suis venu que pour vous, dit le prince avec dignité.
Nous fîmes quelques dizaines de mètres sur le boulevard Peton, où les autos croisaient à une vitesse folle. Je n’osais pas entraîner le prince vers la terrasse d’une brasserie, comme c’est la coutume. Je n’osais pas
davantage rembarquer de force dans un taxi. Il paraissait désemparé et Sophie, sur qui les quartiers excentriques n’exerçaient aucune fascination, commençait à trouver l’aventure saumâtre.
— Rentrons, dit-elle, soudain. Je n’accorde aucun crédit à ma souillon lorsque je ne suis pas là. N’oublie pas, Sébastien, que tu as des copies à corriger.
— Mais, fit le prince, c’est que j’aurais voulu causer un peu avec vous.
Je lui répondis que je passerais à son hôtel avant la fin de la matinée et qu’il devait prendre sur lui de réparer d’abord les fatigues de notre longue promenade jointes à celles du voyage Francfort-Paris. Il se laissa traîner jusqu’à une station de voitures et nous reprîmes notre chemin en sens inverse, le prince soucieux, Sophie contrariée, et moi attentif aux témoignages de ma liberté. Nous nous séparâmes devant l’École militaire, dont l’architecture et les blessures multiples arrachèrent notre hôte à sa méditation.
— Mon cher fils Gunther, nous dit-il, s’est fait photographier sur ce perron, voici bientôt dix ans, et je puis qu’en retirer un sentiment de confiance à l’orée des démarches qui m’ont appelé à Paris…
— Alors, en route, papa î l’interrompit le chauffeur, qui embraya d’un coup sec.
Chez le boulanger, où Sophie m’avait envoyé acheter du pain, je me heurtai à la vicomtesse qui laissa choir dans mon gilet le contenu d’un paquet de biscottes, en sorte que je dus me laisser reconnaître. Elle était en vison et en espadrilles, le visage nu, le cheveu dénoué. Sa voix avait encore des moiteurs de saut de lit. On lui aurait donné volontiers son nom de jeune fille.
— Aidez-moi donc à porter mes filets, me dit-elle, et je vous ferai une confidence sensationnelle. Mais, avant tout, comment va l’abbé ? Il a produit une impression profonde sur mes amies.
Tandis que nous passions chez l’épicier où elle avait un compte, je lui racontai que le charme de l’abbé Vincenot avait suffi à débusquer la veuve de sa retraite et que je ne doutais pas que nous revissions bientôt cette soutane dans une maison qui l’appelait avec une si grande impatience.
— J’en serai d’autant plus ravie, dit la vicomtesse, l’œil brillant, que j’aimerais beaucoup l’avoir à mon premier jeudi. Rien ne me retient plus de le présenter au mage Aristos depuis que je sais que le pape est rose-croix.
— Croyez-vous ? fis-je en feignant d’en être ébranlé.
— Bien que je ne sois guère avancée moi-même dans la connaissance des Mondes Invisibles – nous n’avons qu’une femme de ménage et j’ai mon rang à tenir – je vous ai perçus, l’autre jour, l’abbé et vous, sous un climat mystique qui m’autorise à vous le révéler… Au fait, avez-vous finalement retrouvé ces Mordoret, qui présentaient toutes les caractéristiques des Chérubins de l’Informe ? Vous vous livriez à une investigation dans le Troisième Cycle, avouez-le !
— Non, madame, il s’agissait de la bonne du quatrième, et je reviens même de la porter en terre.
— Comment était-ce ? demanda-t-elle sur un ton extrêmement mondain.
— Très simple, dis-je, mais il y avait un prince de sang.
— Aïe ! fit-elle, en broutant ses lèvres, c’est suffocant.
— Un prince allemand, je dois le dire.
— Justement : ce sont les meilleurs ! Oh ! soyez gentil, amenez-le à nos séances. Nous pouvons avoir un printemps merveilleux.
— Je le présume très catholique.
— Moi aussi, dit-elle, en traversant notre avenue, je suis infiniment croyante. Vous pensez : dans une époque terrible ! Seulement toute seule, je ne peux pas. J’ai besoin de croire en commun.
Ainsi découvrais-je que la terreur du nouvel An Mil n’épargnait pas les bastions de la futilité. La moindre marotte s’inscrivait désormais dans un système de défense pathétique, englobant la pratique des crudités râpées pour rajeunir, le recours orgiaque à la pénicilline pour ne pas mourir, le commerce des philosophies hindoues pour renaître.
— Au reste, poursuivit-elle, je n’ai rien abdiqué de la foi de mon enfance, non plus que mes amies Israélites ou protestantes. Nous espérons seulement qu’il nous sera donné de traverser d’autres existences pour atteindre à notre plus grande perfection sur la terre et mériter enfin les séjours angéliques. Tout l’enseignement de notre mage tient dans ce quaternaire sublime, qui interprète dans le sens de l’espoir les sigles de la Croix de Notre-Seigneur : I. N. R. I. Igne Natura Renovatur Integra, ce qui signifie, bien que je ne comprenne pas le latin : la Nature est rénovée complètement par le Feu.
Nous étions parvenus dans l’entrée, où elle discourait, une main sur la poignée de la loge. La concierge était naturellement absente. Mais nous avions déjà vu passer la jeune aveugle au bras de sa promeneuse. « La plus heureuse d’entre nous, m’avait soufflé la vicomtesse, elle possède la clairvoyance involontaire. » Et voici que le général débouchait à son tour. Après quelques civilités, il s’excusa d’avoir surpris la fin de notre conversation.
— Vous parliez du feu, si je ne m’abuse ; Perrin était sans doute en train de vous instruire de mon petit appareil ?
— C’est-à-dire…
— Bon, je n’insiste pas, dit-il, en me jetant un regard de reproche. Mes hommages, madame…
Nous laissâmes s’éteindre le bruit de sa canne, puis nous nous sourîmes, comme des amis qui eussent toujours vécu dans le même village.
— Confidence pour confidence, dis-je à la vicomtesse, encore que la mienne soit bien matérielle, saviez-vous que le général Méténier avait inventé un brûleur ?
— Je le saurais si son épouse était plus abordable. Où est l’intérêt ?
— Nous pourrions être chauffés jusqu’à fin avril sans augmenter les charges.
— Mais c’est prodigieux, dit-elle. Je lui téléphonerai en voisine, dès ce soir. Au prix où sont aujourd’hui les flambées, j’aurai le salon le plus douillet de Paris ! Je vous le répète, le printemps va être merveilleux.
En rentrant chez moi, je trouvai Sophie sur son lit. Elle s’était allongée tout habillée et, négligeant les soins de notre intérieur, vitupérait par un juste retour l’insouciance de son père.
— Il exagère tout de même de nous coller un prince comme ça sur les bras. Celui-là est de la pire espèce : de celle qui sonne à 7 heures et demie du matin, assèche les bouteilles de cognac et pince la taille des caméristes, quand il s’en trouve. Je les connais. Je les ai vus à l’œuvre, pendant mon excursion en Autriche, où un certain nombre d’entre eux s’étaient réfugiés chez notre cousine Marika ; une véritable colonie de vacances ! Tous fauchés, pingres et sans-gêne, semant la pagaille partout. D’ailleurs, tu n’as qu’à regarder…
Depuis que l’anarchie en chapeau cronstadt avait pénétré dans notre appartement, il était évident que le naufrage semblait s’être accéléré. Les volets n’étaient qu’à moitié repliés, les draps roulés en boule sur les bergères, les couvertures chiffonnées par terre. Bien qu’il fût près de midi, les bols du petit déjeuner traînaient sur les tables à jeu. Les rideaux, les meubles, les portes entrouvertes retenaient un parfum d’alerte.
— Je ne vois là rien qui ne soit de ton fait, lui répondis-je. L’Ordre supérieur dans lequel évolue ton père, les altesses royales, les gérants d’immeubles et les inspecteurs de l’université, peut bien contrarier notre vocation, tu n’en dois pas moins assumer ta charge qui est domestique, dans la plus noble acception…
— Je ne bougerai pas le petit doigt, dit-elle. Au moins je vivrai selon mon propre désordre.
Que faisais-je d’autre depuis ces quelques jours ? La rébellion avait trop bonne haleine pour que je cherchasse à en priver Sophie. Tout au plus pouvais-je regretter que nous n’y fussions pas de connivence. Je pris les devoirs de mes élèves dans un tiroir de mon bureau et commençai à les feuilleter sur une jambe, dans l’intention de les corriger en me rendant chez le prince. Je cherchai, malgré moi, celui du gentil Vandenbrœcke. Il ne s’était pas particulièrement distingué dans la description du Français moyen, grand et blond, où il s’était borné à choisir pour exemple un sien cousin, nommé Léon, betteravier de son état, buveur de bière et marié à une Polonaise de Nœux-les-Mines, près de la frontière belge.
Mais j’étais curieux de déceler l’influence de M. Vandenbrœcke père sur la copie de son fils et de connaître la façon dont on assimilait dans les foyers la dernière leçon que j’avais faite aux enfants.
La dissertation élémentaire portait sur « Le rayonnement technique et culturel du siècle de Louis XIV ». Je leur avais brossé un tableau éblouissant de cette époque, en remplaçant simplement la disgrâce de Fouquet, beau, prodigue, séduisant, par celle de Colbert, teigneux, ambitieux, besogneux, dont les seize heures de travail quotidien écœuraient même le petit Bloch. Nous n’avions plus besoin de lui pour devenir une grande puissance industrielle et commerçante, puisque les artisans flamands, les marchands de La Haye, les marins d’Anvers étaient désormais les meilleurs sujets du royaume ; c’est donc lui que j’avais coiffé du masque de fer pour l’expédier à l’île Sainte-Marguerite. Libéré de son mentor, riche à milliards de tous les trésors que lui rapportait sa flotte des Pays-Bas, le roi pouvait s’abandonner à sa nature profonde qui l’inclinait à la magnificence et à la guerre. Il avait rappelé Fouquet et l’avait chargé de former un gouvernement Lulli-Mansard-La Fontaine. Ce siècle était bien celui de Vaux et de Versailles. On s’y sentait davantage entre soi.
Tout cela, le gentil Vandenbrœcke l’exprimait en des phrases enthousiastes et maladroites, où certaines notations sur la frivolité des princes laissaient transparaître en contrepoint les opinions paternelles. La conclusion ne manquait pas de saveur :
« Après la bataille d’Austerlitz on n’appellera plus Louis XIV que le Roi-Soleil. Il en profite pour répandre sur le monde les rayons de sa gloire : Molière invente le théâtre aux armées, Vauban dresse les plans des premiers polders, Mansard bâtit des châteaux en Espagne, Le Brun gagne sur tous les tableaux. Mais le plus grand peintre français de cette époque c’est Rembrandt. Le roi s’intéresse à lui, le fait travailler et accroche ses œuvres dans son palais du Louvre, où on peut d’ailleurs encore les voir aujourd’hui. »